"Quel Pacte de stabilité pour l'Europe du Sud-Est ?
Pour quelle sécurité, pour quelle paix et quel développement ?"
Conférence à Paris (France) au Sénat
1er avril 2000
Conférence organisée par l'Institut de Documentation et de Recherche sur la Paix (139, boulevard Victor-Hugo - 93400 Saint-Ouen - France
| Les actes du colloque sont
disponibles auprès de l'Institut.
Ci-dessous, le résumé et la contribution de Patrick Simon : Le colloque "Quel pacte de stabilité pour l'Europe du sud-est, pour quelle sécurité, pour quelle paix et quel développement" s'est tenu à Paris le 1er avril 2000, au Sénat, avec une introduction de : -Jacky Fayolle, économiste, Office Français de Conjoncture Economique -Catherine Samary, économiste, Maître de conférence à l'Université de Paris Dauphine -Patrick Simon, bureau de l'I.D.R.P. Le débat s'est déroulé autour des enjeux de la mise en oeuvre du Pacte de stabilité avec en toile de fond les conditions d'élargissement de l'Union Européenne aux pays de l'Europe centrale et orientale. D'abord sur les enseignements des accords de Kumanovo et de la résolution 1244 de l'ONU pour le Kosovo, il devient évident que la situation pour figée qu'elle soit représente des aspects contradictoires : - L'épuration ethnique n'a pas été évitée ; elle a changé de côté, - Milosevic est toujours au pouvoir et son opposition est affaiblie, - Les populations sont encore les victimes des nationalistes Serbes et Albanais, - L'Otan et l'Occident pratiquent une politique de pompiers-pyromanes et aggravent les dislocations économiques et sociales. - La création du T.P.Y est une avance de droit international. Mais la mise en oeuvre des conditions de justice et de droit sont indispensables, à la fois pour cicatriser les blessures, à la fois pour condamner les atteintes graves aux droits de l'homme. Mais également pour retrouver une vie citoyenne normale. Or il faut qu'elle s'applique à tous : aux vaincus comme aux vainqueurs. Sur la question du Pacte de stabilité et de l'intégration européenne : - Le pacte vise à avoir une approche globale de la stabilisation en s'appuyant sur des coopérations à mettre en oeuvre localement, mais en même temps les conditions de l'élargissement à l'Union Européenne sont plus drastiques qu'elles n'ont été imposées aux membres actuelles et reposent sur des concepts d'économie ultra-libérale et de sécurité exclusivement militaires. De plus ces - Les mesures de confiance sont nécessaires : combattre les nationalismes, développer la citoyenneté, organiser le développement durable et définir les moyens de sécurité. Enfin, il devient urgent que la société civile élargisse le débat et s'invite aux différentes tables du Pacte de stabilité : celle de la société civile mais aussi celle de l'économie et de la sécurité. L'exemple de Seattle est intéressant de ce point de vue. - La question de l'absorption des fonds d'aide à la reconstruction et au développement nécessite une transparence que peut garantir l'intervention de la société civile, - Les droits individuels et sociaux sont indissociables, - La justice et le droit, c'est faire société. Et on ne peut pas faire société en oubliant la place des citoyens, - La question de la sécurité européenne doit s'émanciper de la seule option militaire. Le désarmement contrôlé en est un des aspects. - Beaucoup d'initiatives ont lieu dans cette dernière période : en Europe orientale, comme dans les Balkans, et centrale comme en Europe occidentale. Il convient de trouver des espaces de dialogue et de conjuguer les forces pour s'adresser à l'Union européenne, et à l'O.N.U., en s'appuyant sur l'O.S.C.E. qui a ainsi un rôle à jouer en ce sens.
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Place de la société civile dans ce processus -Patrick SIMON- "Si la guerre et la violence sont synonymes de destruction, la paix, elle, signifie construction : elle ne s'invente pas une fois pour toutes, elles s'édifie jour après jour. C'est un travail qui doit être pensé sur le long terme au niveau individuel, national et international" (Arielle Denis).
Cette phrase me paraît très importante parce qu'elle montre le chemin à parcourir vers les autres pour faire société. Mais avant d'aborder la question de la société civile je voudrai préciser quelques éléments qu'il convient de prendre en compte ces dernières années dans l'Europe du sud-est.
Dans les Balkans, la guerre a montré son impossibilité à résoudre les conflits. Elle les a aggravé. En même temps, elle a fait des dégats "collatéraux" : -perte de confiance des populations dans le politique, en elles-mêmes, -difficulté de se projeter dans l'avenir, -dérives mafieuses, économie de subsistance, etc...
De même nous devons nous interroger sur la question des identités et du comment faire société.
La création des identités nationales survient au moment paradoxal où les lois du marché et la mondialisation sont le mode de Pensée Unique. Les Etats Unis et l'Union européenne tendent à concentrer les pouvoirs économiques, politiques et militaires. Et dans le même temps, d'autres pays sont voués à une fragmentation, à l'image de l'ex-Yougoslavie. Mais est-ce vraiment un paradoxe ? N'y a-t-il pas convergence de vue entre la Pensée Unique et ses atomes "national-populistes ou intégristes" ? La fragmentation n'intéresse-t-elle pas les nouveaux empires en construction?
Pour autant, l'identité est-elle soluble dans la nation ?
L'identité est malmenée et sert de cadre de référence à des volontés hégémoniques ou, se fixant pour objectifs l'assouvissement d'un peuple, pour confisquer le pouvoir. L'identité comme projet émancipateur disparaît au profit d'un repli sur soi... C'est la volonté de ne plus partager les richesses d'un territoire donné... Et le terreau est fertile lorsque dans les sociétés le débat d'idées se réduit à un débat sur les méthodes de gestion du modèle libéral, associées à la recherche de bouc-émissaires.
Cette identité-là est un "rêve pathétique... On rêve de soi et de la reconnaissance de soi quand on a perdu toute singularité" (Jean Baudrillard). Alors que la souveraineté était une maîtrise, l'identité n'est plus qu'une référence.
Ceci peut explique les traits génocidaires des nationalistes dans les Balkans :
- "Un sentiment, justifié ou non, de menace interne qui pèse sur l'existence du groupe et sa capacité à se projeter dans l'avenir. - Une rupture importante du système traditionnel de croyances, sous l'impact d'une modernisation hâtive et incomplète. - Une montée au pouvoir d'un groupe qui doute de sa légitimité et qui de ce fait, a besoin de l'asseoir sur des actes de violence explicitement tournés vers le dehors, implicitement menaçant pour son propre peuple. - La volonté d'un noyau criminel de diffuser le plus largement possible sa propre culpabilité en impliquant le plus grand nombre dans ses forfaits." (Caractérisé par Alexandre Adler).
Quoi qu'il en soit, nier les problèmes d'identité, de droits individuels, sociaux et économiques, de sécurité, fait le lit de ceux-là qui se présentent comme les seules forces de dissensus. Et on retrouvera ces critères : -"Volonté d'effacement des lignes de classes, au profit d'un peuple mythique ou d'une dichotomie "petits/gros" ; -recours systématique à la démagogie et à un discours simpliste ; -appel direct au peuple accompagné d'un antiparlementarisme viscéral, de la haine du système comme de la bureaucratie et des intelllectuels ; -dénonciation d'un complot censé expliquer toutes les menaces qui pèseraient sur le pays ; nationalisme. Dans le cas du "national-populisme s'y caractérise par l'exclusion de l'autre, qui se traduit par la stigmatisation du juif ou de l'immigré."(Paul Pasteur, maître de conférence à l'Université de Rouen).
La désaffection des citoyens pour la vie publique et leurs responsabilités devient alors un symptôme de la crise de la démocratie. Cela conduit au renfermement sur soi et/ou à l’intolérance et par-là le rejet de l’autre. C’est un symptôme de l’affaiblissement de la souveraineté nationale sans que celle-ci puisse se redéfinir dans le cadre des mutations de l’action publique. Le cadre de références est pris d’assaut par la médiatisation qui n’offre que l’image de l’image des cultures qui se rencontrent et se confrontent.
Voilà pourquoi je souscris à l'hypothèse de Edouard Glissant. "L’identité ne peut vivre dans l’enfermement. Il n’y a aucune culture qui puisse être exclusive des autre."
Mais si l'identité se définit sans cesse à travers des processus historiques des communautés qui vivent, s’entrecroisent sur un même sol, le défi de sa construction est celui de l’enrichissement multiple et pluriel. Ne faut-il pas alors rechercher une nouvelle éthique pour " civiliser " les relations humaines, entre nations ? Celle-ci reposerait sur le droit à la paix, à la sécurité, au développement. Ces droits humains... sont une autre réponse que celles de la culture de la guerre, de l'ingérence dite humanitaire ou de la sacro-sainte loi du marché.
Mais cela suppose de répondre concrètement à ces questions :
- Comment faire de l'éducation à la paix une priorité d'enseignement civique ?
- Comment combattre les dérives fascisantes (nationalistes, populistes ou intégristes) par des politiques démocratiques de proximité, de développement durable et de droit des peuples comme des individus ?
Mais pour ne pas être incantatoires, ces réponses reposent sur une reprise en main de notre citoyenneté.
Et là je reviens sur la question fondamentale à mes yeux : quelle est la place que doit prendre la société civile et pourquoi.
Si certains parlent de panne civique, d'absence d’un modèle identificatoire fiable, il convient alors de développer une citoyenneté qui se déclinerait par trois types d’actions pour lesquelles je pense qu'elles reviennent d'abord à la société civile :
-actions de refus (de la misère, des injustices, de l’oppression et des exclusions, de l'extériorisation de la norme et de la fragmentation) ; -actions de contre-pouvoirs pour que la société civile empêche les dérives d’un pouvoir, fut-il établi démocratiquement ; -actions de propositions. C’est la démocratie de proximité. Il s'agit de construire ensemble des valeurs négociées, des normes, des systèmes de références. "La loi ne peut porter les valeurs morales que si elle est relayée dans le corps social."(Sébastien Roché, sociologue).
Ainsi, des Organisations Non Gouvernementales dans les Balkans se sont toujours impliqué pour trouver d'autres voies.
Avant la guerre, elles ont tenté de sensibiliser l'opinion publique contre les risques d'une guerre et des conséquences pour les populations civiles.
Pendant la guerre, elles ont organisé des solidarités avec les populations victimes. Après la guerre, elles se remobilisent pour une construction ensemble et multi-culturelle. Et elles s'interroge sur ce que doit faire la société civile pour favoriser des réconciliations, une justice et la condamnation de tous les criminels de guerre, pour une place citoyenne des femmes.
Quel est alors la place de la société civile, sa fonction ? De quoi et d'où parle-t-on ?
La désignation de la société civile correspond à des organisations sociales relevant d'un segment de la société, à priori non institutionnellement organisé. Elle évolue dans la sphère de l'intérêt général non lucratif. Selon les chercheurs anglo-saxons, dans notre société, nous pouvons distinguer trois modèles :
- le modèle de la société politique, détenteur de l'autorité et des moyens de justice, de police et de coercition ; c'est le fait du Prince.
- le modèle de la société marchande, créateur de richesses, mû au premier chef par des intérets individuels et la maximalisation des profits,
- le modèle de la société civile, celle du citoyen à travers ses regroupements, essentiellement associatif, partageant des valeurs de solidarité, de citoyenneté et défendant des droits. Et par ailleurs ayant un ancrage sur le terrain.
Quel seraient ses fonctions ?
1 Rompre une situation figée.
Faire questionnement, se positionner en refusant d'écarter les gens. C'est créer d'autres espaces publics, souples, pour trouver des réponses évolutives à des besoins en mutation constante (J. Afchain, S. Castro et N. Alix).
Face à la mise en précarité généralisée et au coeur d'eux-mêmes (doute de soi, relativisme qui fait que tout se vaut pour casser la possibilité du dialogue), c'est redonner vigueur à la vie, dans une radicalité de ne pas accepter l'inacceptable.
2. Jouer l'héritage de la société et y ajouter le pas de côté qui apporte un élément nouveau et dans une logique de construction ensemble du socle de cette société. C'est garder la réalité, retourner la situation pour une mise en mouvement. Ouvrir les situation, permettre de croiser les intelligences pour construire une intelligence collective. "Les populations sont déjà au coeur du social : on n'a pas à les y placer au milieu" disait une femme philosophe : Monique Crinon.
Or cette société civile doit être prise en considération. Faire sans elle, c'est garder les ingrédients d'une logique de guerre, de défiance de l'autre, du rejet, du replis.
3. La valeur et le sens sont déjà là : donner un axe et une perspective, lui donner chair. Un choix est à faire : voir le sens produit par les dominés (décrypter, reconnaître leur sens) et s'appuyer sur le patrimoine humain (ses expériences, ses faiblesses, ses espérances).
C'est construire une autre logique et proposer une culture de la paix, même si celle-ci inquiète parce qu'interrogeant le contexte inerte, de non remise en cause d'une culture de violence, de conquête, de rejet d'autrui. Et cette culture là n'occulte pas la conflictualité qui entraine le questionnement, les mutations au rythme d'une appropriation collective. C'est rechercher comment résoudre ensemble les conflits inhérents à la vie.
De ces idées, nous avons proposé aux Organisations Non Gouvernementales de l'Europe du sud-Est une rencontre pour ensemble s'adresser aux gouvernants, aux instances internationales pour une élaboration du pacte de stabibilité de l'Europe du Sud-Est qui prenne en compte la société civile.
D'abord en Macédoine qui a débouché sur l'Appel de Skopje. Ensuite à Genève, en marge de la préparation de la conférence Pékin + 5 Patrick Simon |