GA/10157
LE
SECRETAIRE GENERAL PLAIDE POUR DE PROFONDES REFORMES INSTITUTIONNELLES
AFIN DE RENFORCER L’ONU
On trouvera ci-après
le discours que le Secrétaire général de l’ONU, M. Kofi Annan, a
prononcé aujourd’hui lors de l’ouverture du débat général de
l’Assemblée:
Les
12 derniers mois ont été très pénibles pour ceux d’entre nous
qui croient que les problèmes et défis communs appellent des réponses
collectives.
Dans
de nombreux pays, le terrorisme a de nouveau semé la mort et la
souffrance parmi les innocents.
Au
Moyen-Orient, et dans certaines parties de l’Afrique, l’escalade
de la violence s’est poursuivie.
Dans
la péninsule coréenne, et ailleurs, l’ombre sinistre de la prolifération
nucléaire plane sur le paysage.
Et
il y a à peine un mois, à Bagdad, l’Organisation des Nations Unies
elle-même a subi une attaque délibérée d’une extrême violence,
au cours de laquelle la communauté internationale a perdu
quelques-uns de ses meilleurs serviteurs. Hier, l’ONU a à nouveau
été attaquée. Et ce n’est que grâce à la diligence de la police
iraquienne qu’une nouvelle catastrophe a pu être évitée.
Malheureusement, un policier iraquien a perdu la vie.
Excellences,
les Nations Unies, c’est vous. Les membres du personnel qui ont été
tués et blessés au cours de l’attaque contre notre siège à
Bagdad étaient des membres de votre personnel. C’est vous qui leur
aviez donné pour mandat de porter assistance au peuple iraquien qui a
tant souffert et d’aider l’Iraq à rétablir sa souveraineté
nationale.
À
l’avenir, que ce soit en Iraq mais sur n’importe quel autre théâtre
d’opérations des Nations Unies, nous devons prendre des mesures
plus efficaces pour garantir la sécurité de notre personnel. Je
compte sur votre plein appui juridique, politique et financier.
Entre-temps,
permettez-moi de réaffirmer toute l’importance que j’attache à
une issue favorable en Iraq. Quelle que soit notre opinion sur les événements
des derniers mois, il est crucial pour nous tous que l’issue soit un
Iraq stable et démocratique, en paix sur le plan intérieur et avec
ses voisins, et qui contribue à la stabilité de la région.
Dans ce contexte, je déplore, comme vous tous, j’en suis sûr,
l’attentat contre le Dr Akila al-Hachimi, un des membres du Conseil
de gouvernement, et je prie pour son prompt rétablissement.
Sous réserve de
considérations sécuritaires, le système des Nations Unies est prêt
à jouer pleinement son rôle en travaillant en faveur d’une issue
satisfaisante en Iraq, dans le cadre d’un effort de la communauté
internationale tout entière, agissant de concert sur la base d’une
politique solide et viable. S’il faut plus de temps et de patience
pour élaborer une politique qui soit à la fois collective, cohérente
et réalisable, je pense personnellement que ce temps serait bien
utilisé. En fait, c’est de cette manière que nous devons aborder
toutes les crises urgentes – et elles sont nombreuses – auxquelles
nous devons faire face aujourd’hui.
Il
y a trois ans, lorsque vous étiez réunis ici pour le Sommet du Millénaire,
il semblait que nous avions une vision commune de la solidarité
mondiale et de la sécurité collective, exprimée dans la Déclaration
du Millénaire.
Toutefois,
suite aux événements récents, ce consensus est aujourd’hui mis en
question.
Nous
savons tous que nous devons faire face à de nouvelles menaces – ou,
peut-être, à des menaces anciennes sous des formes nouvelles et
dangereuses : de nouvelles formes de terrorisme, et la prolifération
des armes de destruction massive.
Cependant,
alors que certains considèrent que ces menaces sont de toute évidence
le principal défi posé à la paix et à la sécurité mondiales,
d’autres s’estiment menacés d’une manière plus immédiate par
les armes légères utilisées dans les conflits civils, ou par des
menaces dites « faibles » telles que la persistance de la
pauvreté extrême, la disparité de revenus entre les sociétés et
à l’intérieur de celles-ci, la propagation des maladies
infectieuses, ou les changements climatiques et la dégradation de
l’environnement.
En
fait, nous n’avons pas à choisir. L’Organisation des Nations
Unies doit faire face à tous ces défis et menaces – nouveaux
et anciens, « faibles » et « forts ». Elle
doit être pleinement engagée dans la lutte pour le développement et
l’élimination de la pauvreté, en commençant par la réalisation
des objectifs du millénaire pour le développement; dans la lutte
pour protéger l’environnement; et dans la lutte pour les droits de
l’homme, la démocratie et la bonne gestion des affaires publiques.
En
fait, tous ces combats sont intimement liés. On voit maintenant très
clairement qu’un monde où des millions de personnes subissent une
oppression brutale et vivent dans la misère ne sera jamais tout à
fait sûr, même pour ses habitants les plus privilégiés.
Toutefois,
les menaces « fortes », telles que le terrorisme et les
armes de destruction massive, sont réelles et ne peuvent être négligées.
Le terrorisme n’est pas uniquement un problème pour les pays
riches. Il suffit de poser la question aux habitants de Bali, ou de
Bombay, ou de Nairobi, ou de Casablanca.
Les armes de
destruction massive ne menacent pas uniquement le monde occidental ou
les pays du nord. Il suffit de poser la question aux habitants de l’Iran,
ou de Halabja en Iraq.
Le
désaccord, semble-t-il, concerne la manière dont nous réagissons à
ces menaces.
Depuis
la fondation de notre Organisation, les États ont généralement
essayé de faire face aux menaces contre la paix en ayant recours à
l’endiguement et à la dissuasion, grâce à un système fondé sur
la sécurité collective et la Charte des Nations Unies.
L’Article
51 de la Charte stipule que tous les États, s’ils sont l’objet
d’une agression armée, peuvent exercer leur droit naturel de légitime
défense. Mais jusqu’à présent, il a été entendu que lorsque les
États vont au-delà de l’exercice de ce droit et décident
d’employer la force pour contrer des menaces plus larges contre la
paix et la sécurité internationales, ils ont besoin de la légitimité
que seule l’Organisation des Nations Unies peut octroyer.
À
l’heure actuelle, certains prétendent que cette interprétation
n’est plus valable, étant donné qu’une « agression armée »
au moyen d’armes de destruction massive pourrait être lancée à
tout moment, sans avertissement, y compris par un groupe clandestin.
Plutôt
que d’attendre que cela se produise, affirment-ils, les États ont
le droit et l’obligation d’employer la force d’une manière préemptive,
même sur le territoire d’autres États, et même lorsque les
armements qui pourraient être utilisés pour les attaquer sont encore
au stade de la mise au point.
Selon
cette interprétation, les États ne sont pas obligés d’attendre
qu’il y ait un accord au sein du Conseil de sécurité. Au lieu de
cela, ils se réservent le droit d’agir unilatéralement, ou dans le
cadre de coalitions ad hoc.
Cette
logique constitue un défi fondamental aux principes sur lesquels, même
si cela ne l’était que d’une manière imparfaite, la paix et la
stabilité mondiales ont été fondées depuis 58 ans.
Ce
qui m’inquiète c’est que, si cette logique était adoptée, elle
pourrait créer des précédents conduisant à la multiplication de
l’usage unilatéral de la force, avec ou sans justification crédible.
Mais
il ne suffit pas de dénoncer l’unilatéralisme, à moins de répondre
également clairement aux préoccupations qui font que certains États
se sentent exceptionnellement vulnérables, ce qui les amènent à
prendre des mesures unilatérales. Nous devons montrer que des mesures
collectives peuvent répondre efficacement à ces préoccupations.
Excellences,
nous sommes à la croisée des chemins. Nous vivons peut-être un
moment tout aussi crucial qu’en 1945, lorsque l’Organisation des
Nations Unies a été fondée.
À l’époque, un
groupe de dirigeants clairvoyants, menés et inspirés par le Président
Franklin D. Roosevelt, étaient résolus à faire en sorte que la
seconde moitié du XXe siècle soit différente de la première.
Conscients que la race humaine ne disposait que d’un seul monde pour
vivre, ils avaient compris qu’à moins de gérer plus sagement ses
affaires, l’humanité risquait de disparaître. Ils ont donc élaboré
des règles régissant le comportement international et ont mis en
place un réseau d’institutions, dont l’Organisation des Nations
Unies était le centre, dans le cadre duquel les peuples du monde
entier puissent oeuvrer de concert dans l’intérêt commun.
Le
moment est venu de décider s’il est possible de poursuivre sur la
base convenue alors ou si des changements radicaux s’imposent.
Et
nous ne devons pas craindre de nous interroger sur la pertinence et
l’efficacité des règles et instruments dont nous disposons.
Parmi
ces instruments, le plus important est le Conseil de sécurité lui-même.
Dans
mon récent rapport sur l’application de la Déclaration du Millénaire,
j’ai souligné que le Conseil devait d’urgence regagner la
confiance des États et de l’opinion publique mondiale, non
seulement en démontrant qu’il est en mesure de s’attaquer
efficacement aux questions les plus difficiles, mais aussi en devenant
plus largement représentatif de la communauté internationale dans
son ensemble ainsi que des réalités géopolitiques du monde
contemporain.
Le
Conseil doit se demander comment il réagira face à la possibilité
que des États fassent usage de la force de manière préemptive pour
répondre à des menaces perçues.
Ses
membres devront peut-être ouvrir un débat sur les critères
applicables à l’autorisation rapide de mesures coercitives pour
faire face à certains types de menaces, comme par exemple des groupes
terroristes équipés d’armes de destruction massive.
Et
ils doivent aussi étudier sérieusement le meilleur moyen de répondre
à des menaces de génocide ou d’autres violations massives
comparables des droits de l’homme, question que j’ai soulevée à
cette tribune en 1999. Cette année, une fois de plus, face à des événements
de ce genre – en République démocratique du Congo et au Libéria
– nous avons fait preuve d’indécision et avons été lents à réagir
collectivement.
Quant
à la composition du Conseil, elle est inscrite à l’ordre du jour
de cette Assemblée depuis plus de 10 ans. Les États sont quasi
unanimes à estimer que le Conseil devra être élargi, mais il n’y
a pas d’accord quant aux modalités.
Qu’il
me soit permis de vous dire, Excellences, qu’aux yeux de vos
peuples, le fait qu’un accord est difficile à réaliser n’excuse
pas votre incapacité à le réaliser. Si vous voulez que les décisions
du Conseil commandent davantage de respect, surtout dans le monde en développement,
il vous faut aborder plus résolument la question de sa composition.
Toutefois, le Conseil
de sécurité n’est pas la seule institution qui doive être renforcée.
Comme vous le savez, je ne ménage aucun effort pour améliorer
l’efficacité du Secrétariat et je compte sur cette Assemblée pour
me soutenir dans cette tâche.
En
fait, j’ai également proposé dans mon rapport que l’Assemblée
elle-même soit renforcée, et que le rôle du Conseil économique et
social – et le rôle de l’Organisation des Nations Unies dans
son ensemble pour ce qui est des affaires économiques et sociales, y
compris dans ses relations avec les institutions de Bretton Woods –
soit repensé et revitalisé.
J’ai
même suggéré que le rôle du Conseil de tutelle soit révisé
compte tenu des nouveaux types de responsabilités que vous avez confiés
à l’Organisation ces dernières années.
En
résumé, Excellences, je crois que le moment est venu d’examiner
attentivement les orientations fondamentales ainsi que les changements
structurels qui pourraient être requis pour les aborder.
L’histoire
est un juge impitoyable : elle ne nous pardonnera pas de laisser
passer l’heure.
Pour
ma part, je me propose de constituer un groupe de haut niveau d’éminentes
personnalités que je chargerai de quatre tâches :
Premièrement,
examiner les obstacles actuels à la paix et à la sécurité;
Deuxièmement,
envisager comment des mesures collectives peuvent contribuer à
surmonter ces obstacles;
Troisièmement,
examiner le fonctionnement des grands organes de l’Organisation des
Nations Unies et les relations entre eux; et
Quatrièmement,
faire des recommandations sur les moyens de renforcer l’Organisation
des Nations Unies, par la réforme de ses institutions et procédures.
Ce
groupe se concentrera sur les menaces à la paix et à la sécurité,
mais il lui faudra aussi examiner d’autres défis mondiaux, dans la
mesure où ils influencent ces menaces ou y sont liés.
Je
demanderai à ce groupe de me rendre compte de ses travaux avant le début
de la prochaine session de l’Assemblée, de façon à pouvoir vous
faire des recommandations. Mais vous êtes les seuls à pouvoir
prendre les décisions fermes et nettes qui s’imposent.
Ces
décisions pourraient comporter de profondes réformes
institutionnelles. En fait, j’espère que ce sera le cas.
Mais
à elles seules, des réformes institutionnelles ne suffiront pas. Même
l’instrument le plus parfait sera inutile si l’on n’en fait pas
bon usage.
L’Organisation
des Nations Unies est loin d’être un instrument parfait, mais
c’est un instrument précieux. Je vous engage instamment à vous
mettre d’accord sur les moyens de l’améliorer, mais surtout
d’en faire l’usage voulu par ses fondateurs – pour préserver
les générations futures du fléau de la guerre, proclamer à nouveau
notre foi dans les droits fondamentaux de l’homme, créer les
conditions nécessaires au maintien de la justice et de la primauté
du droit, et favoriser le progrès social et instaurer de meilleures
conditions de vie dans une liberté plus grande.
Excellences,
le monde a peut-être changé, mais ces buts n’ont rien perdu de
leur valeur et de leur urgence. Nous devons les poursuivre résolument.